Jean-Pierre Siméon

 

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ÉLOGE DE L’INCONNU

Le pire

si vous voulez savoir

le pire peut-être le pire

peut-être il faut dire peut-être

parce qu’en cette matière du pire

du pire sécrété par l’homme

il y a toujours un au-delà un impensable

mais le pire ici maintenant là entre nous

ici et là partout sur toute la rotondité du monde

le pire à l’oeuvre grignotant rongeant

la pensée et le coeur de chacun

logé dans la chair de l’âme

dans la texture intime de l’âme

notre petite âme à nous en chacun

dans l’atome premier dur irréductible de l’être

le pire logé là et qui sournoisement

agit sournoisement gouverne

le geste et le regard

la parole et l’intention

le pire c’est la peur la peur

de l’inconnu

du non connu

du non reconnu

c’est ça : de ce qu’on ne reconnaît pas

comme sien comme semblable à soi

à sa vérité ce qu’on croit sa vérité

la peur la défiance

et bientôt le mépris

et bientôt le dégoût

et bientôt la haine

de ce qui dissemble

n’est pas conforme à soi

à sa loi intime à sa mesure propre

de ce qui ne parle pas comme on parle

qui n’embrasse pas comme on embrasse

ne rit pas comme on rit

ne crie pas comme on crie

n’aime pas comme on aime

ne voit pas comme on voit

ne rêve pas comme on rêve

pas comme il faudrait

pas comme il faut

c’est comme soi

or c’est absurde

rien n’est comme soi

rien ni personne

et on n’est pas soi-même

comme on croit être soi-même

partout l’inconnu partout

partout l’imprévu

l’imprévisible

l’indécidable

l’impensé

hors soi et en soi

l’inconnu partout

la moindre brise

nous retourne l’âme comme un gant

et l’instant qui vient

nous fait autre dans l’ailleurs

tout menace

tout est menace d’inconnu

d’où la peur

d’où la peur en soi de soi

de l’autre en soi

et de l’autre en l’autre

et donc haine de l’autre

qui est figure vivante terrifiante

de l’autre que l’on porte en soi

de l’inconnu qui est comme

la muqueuse interne de notre âme

or inflammation chronique de l’âme

et panique de qui voit dans le mouchoir

l’inconnu qu’il crache

eh quoi c’est vivre cela

c’est vie naturelle car

toute vie est l’éclat

d’un bloc d’inconnu

ou encore :

inspirer de l’inconnu

expirer de l’inconnu

c’est la respiration ordinaire de la conscience

il n’y a que ça

le connu n’existe pas c’est un leurre

seuls les naïfs connaissent

vous regardez votre main

que vous croyez vôtre et demain

la volonté d’un autre

en fait le poing qui frappe

vous regardez qui vous aime

qui est déjà peut-être qui cessera de vous aimer

menteur à lui-même qui croit connaître

qui croit tenir en nommant

saisir la chose dans la poigne d’une pensée

tel sourire cache un poignard

et telle colère une bonté

rien de certain n’est-ce pas ?

Votre bonne vieille chaise

cache la garce son pied fendu

alors quoi ?

Tout vérifier

cerner

contrôler

fouiller les poches le regard et le coeur

scruter jusqu’à l’os

pour être quoi sûr assuré sécurisé ?

Ne plus bouger

d’un pas

d’un geste

d’une idée

monter la garde

ériger des murs

au moindre soupçon d’inconnu

d’étrange d’étrangeté

serrer les dents

serrer le cul

fermer l’accès ?

Se retrouver avec soi

son odeur et sa sueur

avec les autres soi

ses semblables pareillement uniques

avec leur même odeur et leur même sueur

crachant et ravalant

le même air et la même pensée

bouche à bouche ignoble

de soi à soi ?

allons foutaise que cela

chassez l’imprévu il revient au galop

allons c’est assez suffit basta never more

contre le pire l’obscène

la peur

suante

puante

de ce qui autre

nous fait autre

nous déplace et nous change

contre la peur qui fait sur elle

et fait l’âme sentir la vieille urine

comme un coin sombre de ruelle

contre luttons

ici là maintenant à chaque instant

urgence première immédiate absolue

urgente urgence

comment mais comment donc?

à revers à l’envers

par l’éloge scandaleux de l’inconnu

de l’inattendu de l’impensé de l’impossible

éloge constant militant entêtant

de la surprise qui déprend de soi

qui fait se connaître inconnu dans l’autre

oui convaincre par l’absurde

logique d’homéopathie

prouver que la peur de l’inconnu

naturelle

légitime

est niaise et vaine

puisqu’il y a plus d’inconnu que de connu dans le connu

c’est l’affaire de l’art

la grande affaire de l’art

il s’agit de révéler exhiber démontrer l’obscur

de le mettre là-devant

le tenir pour ce qu’il est

sans surtout sans

le commentaire qui l’éclaire

le trahit et l’annule

pas de transparence dans l’art

si elle ne mène à l’obscur

il ne s’agit pas de comprendre

mais d’admettre

ou bien comprendre c’est étreindre

embrasser l’insaisissable

donc non pas saisir

mais éprouver l’excès du monde

sa crue son débordement infini

l’illimité devant l’homme

et l’illimité dans l’homme

preuve d’une liberté insolvable

or la sale peur de l’inconnu

est peur de cette liberté-là

or la peur d’être libre

bâtit toutes les prisons humaines

prisons mentales

prisons de chair

et prisons de pierres

barbelés camps et lagers

contre

contre la sale peur

contre souverainement luttons

à chaque instant sans indulgence sans compromis

faisons l’éloge de l’inconnu

en toute chose à chaque instant

cherchons l’autre visage du monde

célébrons oui l’étranger visage

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